Celui qui me racontait des histoires

Fernand m’a toujours raconté des histoires. Les histoires de sa vie et de celle des autres, un peu de la mienne parfois.

Alors qu’il était jeune couvreur, il était un jour sur les toits de Paris lorsqu’il a croisé le regard d’une femme, adossée au rebord de la fenêtre de sa chambre de bonne. Un si bref regard échangé et déjà il se passe quelque chose. Elle lui propose d’interrompre son travail et de lui offrir un café. Quelques mots échangés et il se passe plus de choses encore. Fernand accepte, se sent vivant, saisit la chance qui s’offre à lui de vivre quelque chose d’unique et d’éphémère. N’allez pas croire qu’il était un de ces coureurs de jupons, Fernand était un homme bon et généreux comme on n’en trouve plus que rarement.
Mais une fois sa journée de travail terminée, il est temps qu’il rentre chez lui, qu’il retrouve sa femme. À peine a-t-il passé la porte, sa femme le fixe, d’un regard profond. « Aujourd’hui tu étais avec une autre femme. » Personne ne lui a dit, évidemment, mais les femmes savent ce genre de choses.

Bourgeois Potage

Avec lui j’ai partagé beaucoup, je l’ai toujours vu comme un grand-père, qu’on retrouve avec plaisir les après-midis pour discuter de la vie, écouter la sagesse qu’une vie étirée à son bout peut apporter. J’avais beaucoup à lui donner, parce que je voulais le remercier d’exister, de faire partie de ma vie. Mon oncle a été son fils adoptif (ce qui fait donc de lui mon grand-père adoptif, par extension) et nous avons partagé la douleur de le perdre, bien que la perte d’un oncle et celle d’un fils soit différente, évidemment.
Il a vu tous ses amis partir, les uns après les autres.
Il a connu le quartier quand il était jeune, préparateur en pharmacie avant de changer de voie, et puis il est toujours resté là. Il avait ses amis, ses amours, ses enfants ont grandi et sont partis, et lui est resté là. Le temps a passé sur lui et sur ce quartier. Tout a vieillit.

Parfois je passais pour qu’il puisse toujours raconter ses histoires à quelqu’un. J’apportais des meringues toutes fraîches que je préparais, et à Noël c’était des boites de caramels. Je pense que ça le touchait que je pense à lui.
Ses histoires étaient toujours les mêmes, mais contrairement à mon oncle, j’aimais qu’il me les répète. On prenait un thé dans sa chambre minuscule, sombre, hors du temps, et quand il avait le dos tourné je faisais la vaisselle. Il y avait une sorte de tendresse et de poésie qui émanait de ses paroles et de ses gestes. Il était entouré de livres que ses yeux ne pouvaient plus comprendre. Il est arrivé qu’il ait un doute sur un quelconque fait historique, ou le nom d’un roi de France, et il me demandait de sortir une grosse encyclopédie poussiéreuse qu’il tentait ensuite de déchiffrer avec une énorme loupe. Je finissais par lire pour lui. Je ne me souviens plus s’il avait raison ou tort. Je pense que j’aurais été un peu triste s’il avait eu tort.

Bourgeois Potage

À Noël dernier, j’avais décidé de lui apporter des macarons de Nancy, ceux des sœurs Macarons rue Gambetta, près de la place Stan. Ils sont un peu comme mes meringues qu’il adore (et dévore à une vitesse folle, avec des miettes qui tombent de chaque côté) mais en bien meilleur, avec un petit goût d’amande qui colle au palais. Mais je n’ai pas eue le temps de passer tout de suite, et après les fêtes, il a été trop tard. Le 6 janvier, le tout tout dernier du quartier est parti aussi.

  Peintures de Jean-Pierre Bourgeois Potage, un ami du quartier, parti le 30 avril 2011

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One Response to Celui qui me racontait des histoires

  1. Malicia 8 octobre 2013 at 16 h 01 min #

    :(

    Je sais pas quoi dire d’autre mais je comprends tout à fait.

    Des bises.

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