Loin des amandiers en fleurs

J’existe. J’attends patiemment, assise sur le lit, invisible tant le brouillard qui nous enveloppe est épais, le brouillard de ton silence. J’existe, et patiemment j’attends que tu le découvres.

J’attends, pensant au temps des amandiers en fleurs, là-bas au delà des collines, à bien des heures de ton nichoir, ce nichoir minuscule et vide à la fois, minuscule et sombre malgré la fenêtre et la verdure que j’y ai semée, devenue jungle envahissante, ton nichoir que tu partages avec moi pour un temps qui semble durer une éternité, faite de silence et d’ombre. Ces amandiers en fleurs que notre route a croisée, amandiers en fleurs que ton regard transperçait, tes pieds foulant au même instant le sol terreux couvert de fins et minuscules pétales tombés de leur arbre, arrachés par le vent. Un instant qui, suspendu dans les airs, semblait durer l’éternité, une éternité courte et imprévisible, aussi insaisissable que ton regard lorsqu’il tombe par hasard dans le mien l’espace d’une seconde avant que tu ne détournes la figure, tant et si bien que le souvenir de ton pied foulant le sol, de ton regard dévorant le parfum des amandiers en fleurs, des collines et de tout ce qui les entourent, de moi si petite et froissée au milieu des bourrasques de vent, ce souvenir devenu éternel durera aussi longtemps que ma mémoire perdurera, aussi longtemps que ma conscience et ma lucidité résisteront à la vie, aux épreuves du destin, et à ton regard qui me transperce parfois l’espace dune seconde, avant de détourner la figure vers les amandiers en fleurs.

Deux iris bleus que j’ai tant regardés, étudiés, interrogés, ces deux iris qui entourent chacun une pupille noire et profonde comme un gouffre béant qui m’attend, ces deux pupilles et iris qui ensemble me transpercent parfois l’espace d’un instant, tant elles ne me voient pas.

Perchée là-haut dans ton nichoir sombre et froid, bien loin des collines et des amandiers en fleurs, j’attends que tu me cèdes une fente, un interstice, une lézarde, dans le creux de ton cœur, bien caché entre deux ventricules, qui j’espère est moins froid, moins sombre que ce vieux nichoir que j’ai maintenant en horreur. Alors je pourrais écouter inlassablement le bruit des vagues, comme des battements lents et réguliers, me rappelant inévitablement le son du vent flirtant avec les fleurs des amandiers, tu sais, les amandiers en fleurs.

J’existe et je le sais, cela devrait bien me suffire, me contenter pour exister. M’exister, en quelque sorte. Je m’existe, en chair et en os, surtout en os, en os et en cuir sec et déjà trop usé, peut-être trop usé et délavé pour toi, pour que tes yeux se posent sur mon existence et sur mon cuir usé, ou pour que tes mains frôlent mes os trop aiguisés, trop saillants à travers mon cuir sec aux bords cornés. Je m’existe, mais finalement mon existence ne me semble vouée qu’à essayer de t’exister, en chair et en os, en cuir et en os, en fente, en interstice entre tes ventricules.

amandiers en fleurs Van GoghIl fut un temps, un temps où les amandiers étaient en fleurs, par dessus et par dessous les collines, partout où nos yeux se posaient, un temps où ta main large caressait mes cuirs et os toute la nuit, insatiable, comme redécouvrant ma présence à chaque instant. Mes cheveux devaient alors être plus brillants, et ma peau moins rêche, moins desséchée par le vent, l’étincelle de mon regard non amoindrie par la torpeur. Mes petites collines étaient peut-être plus charnues, mes pétales plus fournis et doux au toucher, d’une odeur plus fraîche et moins pourrissante, bien que cette non-pourriture ne devait point te sembler appétissante.

Ce temps fut béni d’un goût d’éternel, surtout depuis qu’il a disparu dans le sombre tourbillon de ta pupille noire, gouffre noir qui absorbe tout et ne donne rien.

Il fut un temps rien n’était éteint, seul l’or de mon cœur donnait l’heure et alors j’étais fort mais j’ai perdu la fleuret l’innocence. Dans ce décor, je me sens perdu, rien n’a plus de sens... susurrait Spleen, un soir où tu avais un beau costume qui te donnait un air anglais, un soir lointain d’un temps lointain où alors je ne t’avais pas encore regardé. Je ne t’avais pas encore regardé longuement comme je le fais à présent, sur le lit, dans le silence ambiant, seulement troublé par les sirènes qui arrivent de la rue jusqu’à la fenêtre de ton nichoir.

Depuis, j’ai désiré bien des fois plonger mes yeux dans les tiens, mais alors tu détournais si vite la figure que mon regard déjà lancé dans une course folle vers tes iris bleus ou gris selon la lumière, souvent gris clair tant la lumière est faible qui arrive ici par la fenêtre de ton nichoir, si vite que mon regard venait s’écraser en vol et exploser quelque part, perdu dans le vide qui sépare toujours mes yeux de tes iris gris ou bleus et pupilles noires, venait s’écraser comme une goutte d’eau qui, silencieusement, éclate à terre ou sur l’oreiller, lorsqu’elle s’échappe d’un cœur humide, une goutte salée s’écrasant silencieusement sans que personne ne puisse la voir, et surtout pas toi, toi qui ne regarde pas et détourne si vite ta figure.

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2 Responses to Loin des amandiers en fleurs

  1. Polina 1 juin 2014 at 18 h 21 min #

    Dois-je en déduire que tu es de retour ? :)

    • Easy Maybe 13 juin 2014 at 23 h 03 min #

      Si tu inventes la semaine à 5 dimanches et les journées de 48h, je ne dis pas non… Pour le moment, je me bats encore avec mon emploi du temps et mes deux boulots. :/

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